Voilà trente ans que la France a décidé de suspendre l'entrée des travailleurs étrangers. Trente ans déjà, et la question est encore d'actualité, suscitant toujours débats et polémiques oscillant entre immigration zéro et ouverture des frontières. Pourtant, chacun sait que la décision de suspension qui a été prise en juillet 1974 n'a pas eu l'impact escompté, et a contribué à ravager davantage le peu de protection à laquelle pouvaient avoir droit les travailleurs étrangers, les plongeant dans une précarité sans mesure les incitant à faire connaître leur situation à l'opinion publique dès le milieu des années 90. Le propos n'est pas ici de faire une énième tentative de défense humaniste des travailleurs étrangers, mais simplement de montrer dans quelle mesure l'organisation du travail et les objectifs productifs libéraux ont permis, de façon plus ou moins ouverte, d'asservir totalement les travailleurs, en faisant porter la responsabilité aux migrants.

Les années 80, opérèrent un tournant décisif répondant aux impératifs d'une crise. Le plan Delors de 1983, reprenant les thèses énoncées par Raymond Barre en 1979, va imposer une révision économique se basant sur la restructuration et la modernisation des relations salariales : compétitivité, gains de productivité, rationalisation des coûts, ajustement strict de l'offre et la demande... deviennent les leitmotive autour desquels la classe politique dans son ensemble trouve un consensus. Depuis, convertis aux vertus de libéralisme, les gouvernements en place se soucient davantage de la progression du capital que de la préservation du statut des travailleurs. Dès les années 1984-1985, les nouveaux libéraux exigent la levée des contraintes sociales et la libéralisation du droit du travail, à savoir, toutes les protections des salariés. Dans chaque secteur d'activité vont se mettre en place de nouveaux types d'emplois, comme la généralisation des CDD, l'intérim, la sous-traitance, les faux indépendants et tous les contrats aidés... Le système aboutit à un écheveau de pratiques illégales où se croisent l'utilisation abusive des aides financières de l'Etat et le détournement des règles organisant les rapports salariaux de la part des employeurs. L'exemple le plus criant de cette déréglementation peut s'observer dans l'emploi des travailleurs sans papiers qui ont été utilisés comme un instrument de flexibilité, ou un outil parmi d'autres de gestion de la main d'oeuvre rationnel, offrant une grande marge de manoeuvre en ce qui concerne les coûts sociaux et la souplesse de licenciement. En d'autres termes, en période de forte croissance, comme ce fut la cas à diverses époques, et récemment encore sous le gouvernement Jospin, le recrutement des étrangers (légaux ou non) a pour objet de compenser la rigidité des salariés nationaux qui refusent la déqualification, les bas salaires, les heures supplémentaires non rémunérées ou non compensées... Le problème finalement, n'est pas le manque de main d'oeuvre mais la disponibilité sociale des travailleurs traditionnels. En phase de récession économique, les étrangers vont servir à ajuster les besoins de main d'oeuvre à l'offre et la demande de production.

Le projet de loi CESEDA, dans sa philosophie, est en adéquation parfaite avec ce système, puisque d'une part, il va permettre le contrôle strict des besoins de main d'oeuvre étrangère et d'autre part, conduire à une précarisation telle des travailleurs étrangers que ceux-ci vont se trouver dans l'obligation d'accepter n'importe quelle condition de travail. L'argument nationaliste selon lequel les travailleurs étrangers et les migrants seraient mis en concurrence sur le marché du travail prendrait alors tout son sens. Or, cette concurrence élaborée stratégiquement par les patrons et les gouvernants, n'a pour seul but que de créer les conditions utiles à l'augmentation de leurs profits. Si tous les travailleurs avaient conscience que, plus certains d'entre eux seront précaires, plus cela conduira à la précarité de tous, nul doute que l'Etat devrait revoir sa copie concernant sa relation à l'immigration de travail et au travail en général. Ainsi, c'est bien au regard de cette restructuration constante de l'appareil productif vers l'accumulation des profits, qu'il faut envisager l'emploi des étrangers (avec ou sans papiers) et affiner nos revendications dans le sens, justement d'une plus grande «rigidité» sociale et une offensive contre CESEDA comme facteur de précarisation de tous les travailleurs.