Je suis un mâle, blond, aux yeux bleus, mince et de taille moyenne.
On me dit sociable, câlin, doux, gentil, bref, débordant de qualités.
Je suis pourtant aux prises avec un défaut dont je ne parviens pas à me débarrasser, et celui-ci me vaut bien des tourments. Je suis gourmand et gourmet. Mais surtout gourmand et pour satisfaire cette gloutonnerie, je pille les succulents mets que la femme de ma vie prépare pour ses invités.
Cette faiblesse provoque de véritables drames lorsque qu'elle s'aperçoit de mes chapardages. Elle entre dans une colère noire et me conspue vertement.
C'est indigne !
J'ai donc du adopter des stratégies de virtuose pour échapper à sa surveillance et à son courroux.
Pas plus tard qu'hier soir, j'ai pu démontrer l'étendue de mes capacités à la ruse.
Tandis que la femme de ma vie exerçait une surveillance serrée à mon égard, après que j'aie une première fois tenté de subtiliser une bouchée d'une exquise recette de calamars préparée par ses soins, j'opérais en catimini, voire sournoisement.
Lascivement allongé auprès d'elle, je feignais de me délecter de ses aimables caresses, regardant ailleurs, humant l'air du temps, et espérant mon heure.
Elle, méfiante, continuait à me regarder d'un œil torve, prête à bondir et à clamer que j'étais l'être le plus méprisable qui fut.
Attention, n'allez pas imaginer qu'elle soit mauvaise femme, au contraire, c'est une grâce ! Elle me comprend, elle me soigne, elle me prépare de bons petits plats, elle va même, parfois, jusqu'à accepter que je m'endorme au creux des bras de quelqu'un d'autre.
Mais mon côté aigrefin, elle ne supporte pas.
Bref, j'étais donc installé traîtreusement à ses côtés, lorgnant subrepticement sur les calamars. Peu à peu, le temps faisant son oeuvre sur l'oubli, la femme de ma vie se mit à discourir de tout et de rien avec un ami, en tout cas rien qui ne pu distraire suffisamment mon attention desdits calamars, et ami, qui soit dit en passant, a le chic de venir prendre régulièrement ses repas chez nous.
Impassiblement, la guettant toujours du coin de l'œil, j'allongeais le cou jusqu'à la table tentatrice. Mon encolure s'étirait démesurément, jusqu'à ressembler à celui maigre et élastique d'un dindon. D'un coup, à l'aide d'une pirouette je me retrouvais la truffe dans la sauce à l'armoricaine. Quel fumet, quel délicat bouquet, quel baume pour mes babines insatiables !!

HOMERE !!!!!

Malheur ! J'étais fait comme un rat et, croyez moi, dans mon cas c'est un comble !
Le vent de la colère s'abattit sur moi en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire !
La femme de ma vie hurla à l'infamie, à la fourberie, se répandit en invectives que, me semble-t-il, je ne méritais pas.
Frappé du sceau de l'ignominie et publiquement encore ! Je dus courber l'échine et aller camoufler ma honte dans le vestibule.
Les femmes sont bien ingrates tout de même ; quand je pense que je passe le plus clair de mon existence à la cajoler, je la trouve bien injuste de me rabrouer de la sorte.
Bon, je dois admettre que mes techniques de subtilisation de la nourriture laissent à désirer, je ne suis pas tout à fait franc du collier, mais qu'y puis-je, je ne sais pas cuisiner !!