La femme de ma vie est plantureuse. Au creux d'un lit, elle aime à s'étirer de tous ses membres et plonger son visage aux fins fonds des oreillers.
Dormir auprès d'elle constitue le plus délicat privilège de mon existence.
Alors qu'elle est assoupie, lovée sur côté, je me faufile doucement, sans la réveiller, entre ses jambes qu'elle a toujours brûlantes. Là, je m'allonge de tout mon long, collé au flanc de sa cuisse et me laisse bercer par le roulis de son souffle.
Elle adore que je me blottisse contre elle, nos robes se marient parfaitement, crémeuses, et caressantes.

Il arrive que la femme de ma vie ait un sommeil agité. A ces moments là, elle ne cesse de me repousser, le moindre de mes gestes l'agace. Le léger bruit de crissement de la peau sur les draps la fait tressaillir. Elle se campe alors sur ses coudes et m'ordonne de quitter les lieux. Je m'insurge poliment, pour ne pas la froisser, mais je ne veux pas qu'elle me croie tout acquis à sa cause ! Dès qu'elle a ouvert les hostilités je savais que capitulerais, mais digne !
Je file alors me réchauffer sous la couette du divan pour revenir près d'elle si tôt que j'entends son ronronnement régulier.

Depuis quelques mois, notre tranquillité est bouleversée. Le responsable est un jeune homme qu'elle a recueilli et qui n'a d'autre lieu de couchage que le lit de mon aimée.
Je ne doute pas qu'il soit de passage, simplement il interfère notablement dans notre organisation de vie.
Voyez vous, non content de pouvoir se reposer dans l'abîme du lit de la femme ma vie, il occupe en plus, mes prérogatives.
Il se coule entre ses jambes, il noie son visage sous sa tignasse claire, il chuchote à son oreille des mots que eux seuls comprennent ...
Elle continue de se montrer tendre à mon égard, toujours aussi caressante et piquante, mais elle ne s'offusque pas de ce que le jeune invité jouisse de mes privilèges habituels.

Hier soir justement, alors que la femme de ma vie lisait allongée nonchalamment sur son lit offrant à mes yeux un paysage vallonné, je m'étais installé confortablement, ma tête négligemment posée sur ses reins. Pendant un court instant j'ai pu jouir d'une sensation de pure extase. Je la regardais, toute en courbes, profitais de sa lecture par-dessus son épaule, me délectais de son parfum, et lui offrais ma rassurante chaleur en retour.
Le jeune recueilli n'attendit pas plus de dix minutes pour venir déranger notre quiétude. Il s'installa à son flanc, l'obligeant ainsi à me pousser au large de mon île de bonheur. Le type, pas gêné pour un sou, s'allonge si près d'elle que l'on n'aurait pu y glisser une feuille de papier à cigarette. Là-dessus, le voici qui l'incite à se mettre sur le dos, et hop ! Je me retrouve liquidé sur le bas côté du paddock les quatre fers en l'air, en un équilibre aussi humiliant qu'indécent.
Je râle. Est-ce possible une telle désinvolture ? N'a-t-il pas remarqué ma présence ?
Elle ne me regarde même pas, enfin, plutôt ne perçoit-elle pas mon embarras, parce qu'elle est convulsée de rire. J'ignore le motif de cette soudaine hilarité et je présume que ce doit être drôle, mais elle pourrait quand même vérifier que je me porte bien, après tout, j'aurais pu mourir fracassé en mille morceau par la pirouette que je venais d'effectuer afin de ne pas me faire écraser par leurs corps impatients.
Je me sentis seul et abandonné. Oublié pour toujours.

Qu'avais-je fait pour mériter ça ? Cette arrogance, cette légèreté, ce mépris ?
Est-ce parce qu'on partage la couche d'une femme pendant plusieurs années que, d'un coup, sans vergogne, on peut nous en retirer la jouissance ? Le dernier arrivé est-il prioritaire ?
Je me retirais dans le salon, empli de tristesse et de rancœur.

Après un moment qui me paru une éternité, pas rancunier, je retentais de prendre ma place dans le lit de la femme de ma vie.
Les yeux mi clos et le corps incandescent elle m'accueillit dans son giron négligeant le jeune intrus resté dans un coin en compagnie d'un oreiller.
On a beau dire ! Les jeunes ça tient pas la route ! Plutôt que de la cajoler indéfiniment ce jeune luron s'enfonçait dans un sommeil repu, alors que moi, sémillant, je me jetais à corps perdu sous ses caresses.