En banlieue, comme on dit. Chouette banlieue, vivante, bigarrée, grouillante, bouillonnante, un peu pessimiste à ses heures, mais toujours étonnante.

« Un loft, décrivait l’annonce, à 10mn à pied du parc de la Villette. »
Le jour de la visite, je boudais. Bécri avait décidé de prendre son vélo pour économiser un ticket de métro. Je n’avais pas envie d’une ballade en métro, toute seule.
Je rechignais à aller visiter :
« C’est trop petit de toute façon ». « Non, mais ce n’est pas du tout le quartier qu’on visait »
T’es qu’un égoïste, Bécri, va-t’en avec ton vélo »… et gna gna gna, vous savez comment sont les filles ?!!
Bécri était arrivé bien avant moi et son instinct de guide du routard l’avait poussé à trouver l’immeuble à l’avance.
Nous entrons. La cour qui s’ouvre devant nous est un peu décatie. Des odeurs de nourriture. De friture. Celle dont ignorions encore qu’elle serait notre voisine, était assise, dans un coin de la cour, sur une chaise qui avait connu les sixties, à se limer les ongles.
Sourires. Nous entrons dans le hall exigu de l’immeuble.
Dès que nous franchissons le seuil de l’appartement, c’est l’enchantement. Bécri qui voulait du neuf, estime le lieu suffisamment vierge. Moi, qui adore l’ancien, je trouve que cet espace a un cachet exquis avec son parquet et son haut plafond.
La visite continue de nous séduire. La salle de bain évoque un bateau, un voyage. La petite pièce donnant sur… une cour si petite que nous aurons tôt fait de nous y cogner, baigne de soleil.
Ne croyez pas que je passe sur la courette comme s’il s’agissait d’un détail anodin ; elle constitue l’essence même de notre projet.
Vous avez des chats ? Nous, oui. Nous avions donc impérativement besoin d’un accès sur l’extérieur pour ces bestiaux. Aussi, la cour fut-elle l’élément déterminant de notre choix.
Le lendemain même :
« Bécri appelle la propriétaire. » Evidemment, ici, j’abrège sur les péripéties de type : Bécri n’ose pas téléphoner, alors moi de lui rétorquer, mauvaise : « Deviens adulte ! »

Je dois avouer que l’achat d’un appartement requiert des qualités hors du commun.
La première dont il faut absolument faire preuve, c’est la patience. Ne pas être pressé. Relax ! Moi je suis d’accord, mais il faudrait trouver un moyen de ne pas stresser les gens !

Le notaire ! Il a pris tout son temps. Des vacances, des congés, des vacances, des congés…Si bien que j’ai fini par jouer les notaires en herbe !
Ah oui ! Information de routine : Ne jamais faire confiance à un notaire… il essaiera toujours de vous blouzer.

La venderesse ! Elle a pris tout son temps. Des vacances, des congés…
Et le pompon, ce fut la banque. Je nuancerais (quoique ?!), en parlant plutôt de la jeune écervelée chargée de notre dossier.

J’ai vu Bécri acquérir, peu à peu, la certitude qu’il serait bientôt obligé de se résigner à la rue !

Mi-octobre, enfin, signature de l’acte de vente. Une semaine plus tard nous investissons le fameux nid.
Ah le déménagement ! La joie des escaliers, des portes trop petites, des meubles biscornus, des cartons éventrés, … et le ménage dans ce grand appartement vide de cinq ans de vie.
Une ombre à ce tableau caustique, la disparition du chat de Bécri. Cela faisait déjà plusieurs jours que nous ne l’avions pas vu. Plusieurs jours que nous n’avions pas entendu son doux miaulement de chat qu’on égorge.
Si on peut penser qu’un chat produit en général le son « Miaou », et bien cet a priori est erroné ! Bécri’s cat, lui, produisait un son équivalent à « Mêêêêahahahahouououou », saisissez-vous la nuance qui s’opère dans notre canal auditif ?
Bécri était tout triste. Qui ne le serait pas ? Moi aussi d’ailleurs. Même si, de tout temps j’avais houspillé, voire conspuer ce pauvre chat.
Mais Bécri semblait si malheureux.

Le chat n’a pas repointé sa truffe. Aujourd’hui encore, je pense que Bécri est triste. Il connaissait bien ce chat qui l’avait consolé de toutes ses peines et tragédies.

Nous avons mis plusieurs jours avant de commencer à nous sentir habiter quelque part. L’appartement semblait se rétrécir à la vue des piles de cartons qui grimpaient jusqu’au plafond.
Tiens ! Cela me fait une excellente transition pour aborder un autre point crucial.

Deuxième qualité fondamentale quand on achète un appartement : le sens de l’organisation.
Ici je vais d’office écarter Bécri parce que, s’il à sens de l’orientation très efficace, en termes d’organisation ses qualités sont moindres.
J’avoue qu’il m’a fallu beaucoup de temps là encore pour trouver les idées, pour les conceptualiser disons. Nos murs sont hauts mais nous en avons peu. Notre cuisine est petite.
Notre salle de bain aussi. Et nous redevenons à l’état de pithécanthrope dans notre chambre, courbés et à deux doigts de tomber dans le vide.
Et si on mettait les armoires au plafond ? Ah oui ! Bonne idée !
Ah tiens ! Si on inventait un système de poulies ?
Des idées à foison… La phase de réalisation a été plus complexe. D’ailleurs on a fini par laisser tomber certaines de nos merveilleuses idées, mais temporairement !

L’achat de cet appartement m’a révélé mon goût du bricolage. J’ai adoré passer des heures à peindre une porte. Oui !
Ce n’est pas peindre bêtement. Il y a aussi une forme d’art dans la peinture en bâtiment ; l’uniformité de la couleur est difficile à obtenir, il faut être précis, rigoureux, concentré, harmoniser les tons. Nous avons opté pour du chaud ! Camaïeux de orange épicé, de jaune soleil et de vert amande.
Du noir aussi, mais par petites touches.
Il m’arrive de penser que tout cela est bien inutile, et puis parfois, regain de dynamisme, j’ai à nouveau envie, de tout.
J’ai passé du temps à mesurer, à percer, tracer… j’ai même retrouvé la foi, chaque dimanche, comme à la messe, nous allions religieusement expier en faisant l’aumône au divin Leroy-Merlin !
Cette lubie nous est passée, ouf ! J’ai encore, aujourd’hui, quelques retours « peintappartistes », mais dans l’ensemble, je me suis calmée, j’ai rangé la perceuse et la boîte à outil loin de ma portée.
Bécri a bien cru que les murs allaient finir par concurrencer le sous sol de Paris.
D’un point de vue purement technique, j’ai eu, je le crains quelques défauts, par contre du point de vue de l’organisation post-déménagement, j’ai fait mes preuves.

Après le déménagement et les finitions déco, nous avons eu besoin de prendre nos marques. Même Homère se sentait perdu. Il tournait en rond, rechignait sur la nourriture et nous tournait sans cesse dans les jambes. Son compagnon lui manquait probablement beaucoup.
Bécri avait aussi besoin de prendre ses marques. Habitué à habiter avec un chat, et, j’ose le dire, vivant une relation sado-maso, cela n’a pas été simple pour lui de s’installer avec un humain.
Moi même, qui folâtre facilement, envisager la vie à seulement deux, m’a paru difficile à surmonter. J’ai dû m’adapter à certaines choses, comme les chaussettes.
Non !Non ! Pas des chaussettes classiques, des chaussettes rigides. Je ne connaissais pas du tout ce genre de chaussettes avant de rencontrer Bécri.
Je n’étais pas non plus informée d’un véritable problème de relation publique qui sévit dans la catégorie mâle. Avec Bécri, j’apprends chaque jour à décrypter les difficultés masculines.
Par exemple, j’ai compris que les hommes développent certaines capacités très tard et présentent jusqu’à un âge indéterminé, certaines défaillances moteur.
Demandez à un homme de
Ainsi, mesdames, soyons indulgentes avec nos partenaires, ils ne sont, en quelque sorte, pas finis !

Tout ça pour dire que la période d’adaptation n’a pas forcément été aisée. Chacun amenant dans cette maison, son package « névrose-angoisse-doute ».