Saath était incapable d’être ponctuel.
Il eut beau essayer, à maintes et maintes reprises, de faire reculer l’aiguille de sa montre, rien à faire ! Elle résistait à ses injonctions. Le temps avançait dix fois plus vite que lui...
A chaque fois qu’il mesurait la durée nécessaire pour se déplacer d’un lieu à un autre, il se produisait une chose incroyable ; le temps se rallongeait. Inexorablement.

Le temps traître et félon, ce succube qui le dépasse, le soumet et le ronge…

Saath avait une autre imperfection. Il usait et abusait du mensonge.
Il n’ignorait pas les vertus protectrices du mensonge et de la dissimulation. Il savait parfaitement que travestir la réalité aide souvent à se sortir de situations kafkaïennes, mais ce n’était pas cela qui le motivait.
Pour Saath la vérité avait une saveur insipide. Saath aimait le risque et pour lui mentir était ce qui le constituait véritablement.
Un de ses grands jeux consistait à changer d’identité. Il était tantôt Karim, tantôt Stéphane ou encore Bill. Chacun de ses personnages révélait une facette de lui.
Saath était un puzzle impossible ; Un puzzle où chaque pièce aurait une vie autonome, indépendante, dont seul un génie des mathématiques aurait pu rassembler le tout pour en faire UN.
Saath l’aventureux. Saath le tendre. Saath l’impertinent. Saath l’abandonnique. Saath le fonceur. Saath le sensible. Saath.

Au premier vrai rendez-vous avec Lena, il ne sut pas exactement à quoi s’en tenir. Il fut déstabilisé. Ce fut imperceptible, et Lena ne le remarqua pas.
Elle ne répondait pas au scénario qu’il avait imaginé. Elle avait refusé d’aller chez lui, prétextant un autre engagement ailleurs.

Je n’ai pas le temps, avait-elle affirmé alors même qu’ils passèrent l’après-midi ensemble.

Saath était dubitatif. Elle semblait d’accord pour lui accorder ses faveurs pourtant ? Que s’était-il passé entre-temps ? Bon d’accord, il avait une demi-heure de retard, mais elle avait attendu ? Pourquoi aurait-elle attendu si ce n’était pour les mêmes raisons que lui, était venu ?
Il lui avait dit et redit qu’il la voulait, la désirait. Que lui chantait-elle à présent qu’il était là, près à la faire chavirer ?

Saath, dépité, compris qu’il allait encore une fois devoir user de ses dons de menteur pour la ramener à lui. C’était impératif ! Vital. Elle serait à lui.
Il avait espéré que cette fois-là se passerait autrement, qu’il n’aurait pas besoin de lui jouer la sérénade, qu’elle viendrait à lui sans hésiter…sans raisonner. Il ne se doutait pas des dons d’invisibilité de Lena. Il ne savait pas combien elle savait cacher ses émotions.

Lena n’était pas femme à se laisser corrompre. Elle aussi connaissait le mensonge, elle l’avait pratiqué bien des fois. Elle en connaissait le goût, les odeurs, et la gestuelle.
Ce regard qui fuit… Ce léger tic au coin des lèvres… Cet effluve de sueur…
Cette main qui cherche désespérément à s’agripper quelque part de peur de qu’elle ne tremble… Cette redoutable pulsion qui en fait dire plus qu’il ne faudrait
Ils sont familiers à Lena.

Elle avait prévu de rencontrer Saath cet après-midi là, juste comme ça… pour voir. Curieuse devant l’Eternel, il l’avait intriguée.
Il était jeune, plutôt petit quoique bien bâti. La langue déliée. Elle se prit à l’écouter, il la faisait rire. De ce rire qu’elle chérissait, ce rire profond qui parvenait à l’emporter dans les méandres de sa propre imagination.
Elle le voyait tantôt mercenaire. En un mot, il devenait chevalier noir. La minute suivante il endossait le costume brillant du prestidigitateur de cabaret.
Lena riait. Elle était heureuse de le voir multiplier ses efforts pour la séduire.

Lena n’était pas de celles qui méprisent les bonimenteurs. Elle savait comme il coûte d’inventer des histoires. Elle admirait la persévérance, de Saath, son talent ; elle-même n’aurait jamais osé affronter aussi directement madame Séduction.
Il savait doser à la perfection le romantisme et le détachement. Il la portait aux nues. Lena devenait mieux qu’une reine, une princesse, celle toujours convoitée, celle pour laquelle, à l’instar des contes de fée, le prince soulève des montagnes. Lena se fichait éperdument du pouvoir de la reine, elle n’aspirait qu’à se sentir conquise. Lâcher prise.
Il n’avait plus besoin de mentir, Lena lui appartenait déjà. Elle vivait à travers lui des aventures passionnantes qu’elle aurait souhaitées infinies.

Saath tout à son jeu d’amoureux éperdu, ne sentit pas que le regard de Lena avait changé. Il persévéra sur la dangereuse voix de l’amour alors même qu’elle lui criait qu’elle n’en voulait pas. Pas celui-là. Pas comme ça.
L’amour, ce sont les sens. Toucher, voir, entendre, sentir, goûter.
« Touche moi hurlait-elle pour elle seule. Dévisage-moi. Déguste-moi. Imprègne-toi de mes parfums. Ne me dis pas que tu m’aimes, raconte-moi juste des mots d’amour. »

Lena flotte. Elle virevolte. Elle frissonne parfois.
La vie a repris son cours. Elle pense souvent à Saath.
Il lui a fait du bien.
Depuis, elle a appris un nouveau mot. Passionnément.
Un pauvre mot comme on use chaque jour. Un mot bateau, un mot valise, un mot outrancier aussi. Un mot qu’on peut faire sien.

Lena avait souvent utilisé ce mot, elle le trouvait élégant et plein de promesses équivoques, dangereuses.
Elle en avait, une fois, disserté et en gardait une certaine crainte. Passion : du latin patior, signifiant souffrir, endurer…
Anéantissement de la volonté au profit des impulsions du corps.
Quel délice ! Quelle merveilleuse obsession ! Quelle douloureuse extase !

Quand Saath eut disparu, Lena constata que quelque chose lui pesait sur le ventre. Un poids léger mais prégnant. Elle ouvrit le tiroir aux questions et en extirpa, au hasard, la première du tas.
De quoi peut-on être trop plein ?

D’absence ? Lena est trop pleine de l’absence de Saath. Plus les jours passent, plus les billets d’absence s’accumulent dans son ventre et l’empêchent d’avaler. Elle éprouvait la passion.
Ressentait-elle de la souffrance? Oui.
Parvenait-elle à maîtriser ses sens ? A peine.
Sa volonté était-elle anéantie ? Pas entièrement.

Saath est parti sans rien dire. Quelques semaines plus tard Sans vacarme. Presque comme il avait évolué dans la vie de Lena.
Un courant d’air. Son courant d’air.

Note des lecteurs :

On ne sait pas vraiment comment cette histoire se termine ni, si elle s’achève un jour.
L’affaire est pleine de rebondissements.
Il semblerait aux dernières nouvelles que Saath ait décidé de revoir Lena. De son côté Lena, hésite. Elle oscille entre une nouvelle prise de risque et la fuite.
Choix cornélien, il semblerait. Toutefois, nous lecteurs lui conseillerions de retenter à nouveau l’expérience. En ce sens, nous avons plusieurs arguments dont nous allons, ici, présenter l’inventaire.
Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, or Lena n’est pas morte, bien au contraire !
Lena adore les situations compliquées.
Saath constitue l’archétype de l’homme compliqué.
Lena ne veut pas vivre avec Saath parce qu’elle sait comme elle s’ennuie vite et elle n’a pas envie se lasser de Saath.
Saath ne peut pas vivre avec Lena, parce qu’il a besoin d’espace. Plus d’espace qu’elle ne pourra lui en offrir.

En tant que lecteurs assidus de cette nouvelle, nous estimons qu’il serait indécent de ne pas laisser l’accès à une porte. Nous n’avons aucune exigence sur la forme de la porte, elle peut être petite, grande, blindée, en bois, en fer ou pourrait tout aussi bien être une porte découvrant l’infini, ce serait toujours une porte. Et par définition une porte ça s’ouvre. Par ailleurs nous préciserons qu’une porte peut objectivement s’ouvrir sur d’un côté comme d’un autre.

Nous, lecteurs espérons avoir pu contribuer, par la pertinence de nos commentaires, à ce que cette histoire progresse dans un sens favorable pour chaque personnage.

Il suffit parfois de peu de choses pour faire bouger une montagne. Un mot, une vérité, un renoncement.

Lena semblait malade de ravissement. Le sourire en bandoulière. Le cœur palpitant, avec ce fabuleux gratouillement de bain bouillonnant aux parfums de sucreries qui lui galopait dans les veines.
En réalité, si elle avait pu, elle se serait volatilisé avec lui dans une autre dimension, un Univers où chacune de leurs envies aurait pu prendre corps.
Saath réveillait tous les désirs de Lena.
Des plus doux aux plus cruels.

Lena qui rêve. Lena amoureuse du rêve.
Elle ne veut plus quitter son bain bouillonnant. Elle veut, parfois, en changer les arômes, rose, caramel, alcools… mais ne plus quitter ces flots à remous dont chaque bulle est comme une nouvelle émotion.
Blub, blub… les bulles éclatent, Lena atterrit durement sur le coin de sa propre réalité. Maudite réalité, tout juste bonne à nous mettre des bâtons dans les roues !…

Ils ont encore faillit se louper ces deux-là. Lena avait des doutes. Saath aussi.
Ce serait plus simple s’ils admettaient que tout est temporaire, et qu’à ce titre tout doit être permis.

Lena crevait d’envie que Saath la rejoigne. Le regarder. Lui faire l’amour. Elle refusait de se l’avouer parce qu’elle redoutait les effets dévastateurs que pouvait produire ce genre d’envie.
Elle ne voulait pas, que ses dernières bulles ne finissent en vulgaires flaques d’eau.

Ils se sont revus. Ils s’en sont de nouveau pris à leur corps.
Lena enfant terrible, irresponsable, et jouissant follement de cet excès d’abandon.
Chaque coup de rein que Saath lui prodiguait allait mourir dans sa poitrine, comme si le sexe de Saath l’eut pénétrée jusqu’au cœur.
Elle avait trouvé cela fantastique, lui ouvrant la porte vers d’autres horizons. D’autres idées. Une multitude de curiosités.
La sensation de bouillonnement avait re-saisi Lena de plein fouet. Déferlante cette fois-ci.
Lena ne savait pas si Saath ressentait les choses aussi fortement. Ni même, s’il s’agissait de sensations similaires. Peu lui importait. Ils étaient à égalité.
Elle prenait tout ce qu’elle aimait en lui, et s’en gavait. Lui aussi.
Pas un mot, une foule de mots. Lena se mélange, elle s’égare dans le labyrinthe de détours qu’il faut emprunter pour dire à Saath qu’elle a envie de lui, qu’elle le désire, qu’elle se sent bien en sa présence, même dans le silence ; et que s’il y a des risques, ils font parti du jeu.

Alanguis à une terrasse de café, le vent de face, ils s’étaient tous deux laissés aller à des confidences. Le soleil s’entêtait à les retenir à cette petite table de bistrot dans l’unique but qu’ils se livrent l’un à l’autre.
Lena se planquait derrières ses lunettes fumées tandis que Saath scrutait l’horizon comme si celui-ci lui faisait signe au loin.

Pourquoi évoquèrent-ils ce sujet ? Lena ne se souvient pas.
Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Voilà bien des questions curieuses ! Deux êtres dont les corps sont capables de s’enchevêtrer jusqu’à n’en faire plus qu’un, ont-ils à se préoccuper de savoir d’où ils viennent ? Saath plonge Lena dans des souvenirs enterrés, heureux de resurgir à l’air libre.

Lena sait désormais d’où lui vient ce regard douloureusement fuyant par où s’échappe quelquefois, une étoile qui vous fonce droit vers le sein gauche.
Elle admire sa force. Une vitalité redoutable qui peut le conduire à des actes insensés. Une force qu’il puise en lui avec toute la rage qui anime une âme mutilée.

Saath n’a de cesse de séduire Lena. A chaque moment, il invente un nouvel objet de rire, de rêve, d’abandon.
Elle l’observe encore et encore en se laissant merveilleusement berner.
Elle imagine. Elle divague.
Ils perdurent dans ce jeu de cache-cache auquel s’adonnent toutes les flammes naissantes.

Malgré sa déferlante orgasmique, Lena se demande si Saath existe vraiment. Il lui arrive de disparaître du jour au lendemain, sans crier gare et de repointer son nez au moment où Lena s’y attend le moins.
Dans ces moments d’absence, Lena pense à Saath au moins une fois par jour, par fidélité, en réminiscence du plaisir qu’elle a trouvé entre ses bras. Elle ne l’attend pas vraiment, elle garde juste au creux de son ventre une sensation d’allégresse, comme si Saath, avant de s’éloigner, avait placé des milliers de petites billes de verre s’entrechoquant en elle.

Lena aime Saath. Elle le sent dans sa chair.
Elle ne voulait pas, mais les sentiments ont surgit par traîtrise, sans le signal d’alarme de circonstance.
Le typhon Saath a déboulé sur son petit cocon confortable et a tout ravagé, jusqu’à ses dernières résistances. Il a mis à sac ses résolutions, ses certitudes, son acharnement à refuser de se laisser surprendre par les émotions. Sa raison a été dévastée. Penser qu’il faudra tout reconstruire la panique.
C’est une sensible Lena. Comme ces plantes qui, se recroquevillent sur elle-même dès qu’on les effleure. C’est justement dans ce renfermement qu’elle trouve sa force.

La perversité de l’amour réside dans cet impérieux besoin de dire des mots indicibles. Dire à Saath qu’elle l’aime, oui. Lui chuchoter qu’il est beau, qu’elle ne se lassera jamais de le regarder, oui. Mais comment sublimer ce désir qui la pousse vers lui ? Quels verbes seront assez puissants pour décrire l’intensité de ses sensations ?
Elle n’y est pas parvenue, elle s’est laissée déborder par son impuissance à dire. Elle a vu le loup et elle s’est enfuie, sans demander son reste !

Elle a l’air malin à présent, seule et encombrée de son triste désir. Sur le grand jeu de l’oie humain, retour à la case départ. Et elle pense que ses dés sont pipés depuis sa naissance !
Lena a toujours pensé qu’elle n’avait pas de chance, que les fées qui s’étaient penchées sur son berceau, le jour de sa naissance, devaient être ivres et avaient du se mélanger dans les sorts.
Abracadabra au lieu de abarcadabra, et paf ! On se traîne la poisse toute sa vie !

Et si Lena essayait d’utiliser des formules magiques ? Si ça marchait ? Si tout à coup, une fois dans sa vie, elle cessait de faire semblant de croire à la magie pour se laisser tenter par elle ? Elle se planterait devant Saath, le fusillerait du regard et prononcerait la formule : Abracadabra, toi, je te veux.
Si l’ensorcellement se réalisait…