Mon île serait démesurée, infinie. Je pourrais passer les espaces et le temps, en un pas.
Elle ne serait pas déserte, mais ne serait pas habitée non plus. Nous serions des ombres, des limbes. Et les ombres se matérialiseraient au moment opportun pour une rencontre… Nul besoin de manger, nous sommes de purs esprits…

Mais ton île elle ressemble, à une île de fantômes errants !

Moi, mon île, je la voudrais comme sur terre avec des bricoles en plus. Une jolie baie se livrant aux rayons du couchant. Quelques navires au loin qui gambadent sur les flots. D’imposants arbres verdoyants qui nous offriraient de l’ombre par temps d’éclat. Et le bruit… le chuintement délicat et sensuel du roulis venant fouetter les rochers.
Une brise douceâtre. Enveloppante, posant sa caresse chaude sur nos joues.
Des cris d’enfants, jouant à saute-mouton dans les vagues. Le crin-crin des mouettes dérangerait à peine, la sieste des anciens qui se sont regroupés sous un même parasol.
Si on tourne les yeux à gauche, on aperçoit le désert. Il avance courageusement pour retrouver sa sœur des mers.
Le soleil devient rond et rouge à l’horizon. La brise se fait plus douce, en harmonie. Il est doux de s’asseoir à même le sol à cet instant. Oter ses chaussures et creuser le sable pour y enfouir ses pieds.
Autour de l’île, on entreverrait d’autres îles, toutes aussi attirantes. Toutes aussi chamarrées.

Ton île elle semble bien idyllique… Pas sûr que ça existe !
La mienne ressemblerait plutôt à une grotte. Un énorme caillou maculé de lichens verdâtres et, coincé sous une cascade hargneuse.
L’accès serait caché, seuls de rares initiés en connaîtraient l’entrée.
Tout, dedans, y serait brillant et lumineux. Musical. Les hôtes pourraient venir s’alanguir sur de confortables coussins et déguster des mets raffinés, inépuisables.

Oui, on la connaît la caverne d’Ali Baba version Merlin l’enchanteur ! Mon île, à moi, serait tout autre. Ah, ça oui !
Elle serait un chemin. Une petite route au milieu de nulle part. Rien autour. Tantôt elle serait sillonnant, tantôt rectiligne. Parfois, je buterais sur une côte ; mais rien de méchant. Le plus étonnant sera, qu’à chaque fois que je m’y attendrais le moins, apparaîtront, au détour de mon insatiable chemin, des choses qui me nourriront.

Moi, je n’ai pas d’île. Je suis un exilé définitif du monde des îles. A chaque fois que je m’en représente une, elle disparaît aussi sec ! Ni grande, ni petite, ni roche, ni soleil, et jamais de chemin. Je ne connais les îles qu’à travers les autres.
Rien ne m’a jamais arraché du continent.
Sauf, peut être une fois. Il y a longtemps. Des décennies peut-être. J’étais allongée dans un lit, un homme à mes côtés. Nous étions si proches. Aimantés. Nos souffles laisser flotter un parfum de désir supérieur. L’un et l’autre résistaient au magnétisme de leur bas-ventre. Chaque cellule était en alerte. Une envie irrépressible de fermer les yeux à tout jamais. A la poursuite d’un ultime cri. Lorsque l’homme est entré en moi, libéré de toute entrave, mon cœur a bondi et a entamé une course effrénée, ma bouche s’est asséchée, mon ventre s’est ouvert, mes reins se sont cambrés, libérant chaque vertèbre d’une charge qu’elles semblaient porter depuis un temps immémorial. Ma gorge s’est déployée, lançant un chant jusqu’à lors inconnu. Mes mains ont trouvé prise dans l’inexorable chute qui m’avait entraîné jusqu’à cet instant. Ma bouche s’est enfin rassasiée. Je me suis sentie pleine et complète pour l’unique fois de mon existence.
Cette île là, si c’en était une, alors je l’ai approché quelques minutes.